L’Eldorado de l’informel
Par Hamid Ouazar
Cette contribution exprime l’analyse de son auteur. Elle n’engage pas la ligne éditoriale institutionnelle d’Algeria Business.
En Algérie, l’économie informelle connaît une expansion tentaculaire et préoccupante. Ce qui ne devait être qu’une activité marginale, une affaire de débrouille, de survie et de précarité, engloutit aujourd’hui une part considérable de l’activité économique nationale.
L’informel n’est plus cette excroissance appelée à disparaître avec le développement et la modernisation de l’économie légale. C’est désormais un écosystème complet, avec ses circuits d’approvisionnement, ses réseaux de distribution, ses pratiques commerciales et ses mécanismes de financement, tous développés en dehors du cadre légal et fiscal.
Son terreau, ce sont les faiblesses de l’économie légale, entravée par la complexité administrative, l’instabilité des règles, l’opacité réglementaire, l’absence de visibilité et le défaut d’un environnement concurrentiel véritablement transparent.
La désorganisation des circuits de distribution est l’une des conséquences de cet informel tentaculaire. Elle se traduit par la multiplication des intermédiaires, l’opacité des transactions et la recherche de marges immédiates. La marchandise change plusieurs fois de mains avant d’atteindre le consommateur, sans que cette succession d’intermédiaires crée nécessairement de la valeur. Chacun profite de l’opacité du marché, et c’est le consommateur, au bout de la chaîne, qui paie.
Cette désorganisation occasionne un coût social considérable. Les salariés, dont les revenus suffisent déjà à peine à couvrir les besoins, en subissent pleinement les effets. Une part importante de leur pouvoir d’achat est ainsi captée par la spéculation et les marges successives. Ils sont les premières victimes de cette économie de rente.
Les circuits informels, les restrictions à l’importation, les pénuries, la rétention de marchandises, les achats de précaution et les comportements spéculatifs maintiennent à leur tour les marchés sous tension permanente. La banane en offre l’exemple. Les prix augmentent alors même que les cours mondiaux restent stables et, dès qu’une baisse se dessine, l’offre se rétracte pour l’enrayer.
Dans un tel environnement, les incitations s’inversent. Détenir un stock, contrôler un maillon de la distribution ou avoir un accès privilégié à une marchandise rapporte plus que d’investir dans la production, la transformation, la qualité ou le service. La rente de rareté et la maîtrise des flux valent mieux que l’investissement productif. L’économie récompense moins la création de valeur que le contrôle de sa circulation.
Le capital et les entrepreneurs se détournent alors des activités productives, dont les résultats demandent du temps, de la stabilité, de la sécurité juridique et de la visibilité. Cette économie de bazar inonde le marché de biens de consommation importés, alourdit la facture des importations et compromet les efforts de production nationale. Les mesures pour réduire les importations et préserver les réserves de change n’ont pas corrigé ces déséquilibres structurels : sans environnement propice à l’investissement productif ni circuits de distribution organisés, elles n’ont fait qu’ajouter de la pénurie à la pénurie.
L’apparence d’une économie dynamique — marchandises qui circulent, transactions qui se multiplient, commerces animés, rues qui fourmillent d’activité — masque la faiblesse chronique de l’appareil productif et le manque de création de valeur. Pourquoi investir, produire et attendre lorsque le gain immédiat paraît plus accessible et plus rémunérateur ?
L’informel ne se contente donc pas de contourner la régulation. Il détourne de l’acte même de produire et d’investir. Ce qui devait pallier les insuffisances de l’économie formelle enferme l’économie nationale dans un cercle vicieux : l’intensité apparente des échanges cache la faiblesse structurelle de la création de richesse.
Le coût économique, social et culturel
L’informel occasionne pour l’État un manque à gagner fiscal considérable, affaiblissant ainsi sa capacité à financer les services publics, à réduire les inégalités et à jouer pleinement son rôle de régulateur. Selon certaines estimations, l’emploi informel concernerait près d’un actif sur deux, chiffre qui mérite toutefois d’être précisé et documenté. Il absorbe ainsi une part importante de la main-d’œuvre sans offrir les protections sociales, les droits professionnels ni les perspectives d’évolution qui vont avec l’emploi formel.
Mais le préjudice ne s’arrête pas aux recettes fiscales. Il tient surtout à la concurrence déloyale que l’informel impose aux entreprises qui respectent leurs obligations. En échappant aux charges fiscales et sociales ainsi qu’aux règles communes, les acteurs de l’informel bénéficient d’un avantage concurrentiel au détriment de ceux qui assument l’ensemble de leurs obligations. La légalité finit ainsi par ressembler à une pénalité, et le respect des règles à un handicap.
L’économie formelle s’en trouve fragilisée et l’investissement découragé. Pourquoi engager du capital dans une entreprise structurée, embaucher légalement, payer des charges et respecter des normes si une activité comparable rapporte plus en y échappant ?
L’attrait du marché ne suffit pas, à lui seul, à attirer l’investissement. Sans visibilité, sans prévisibilité, sans garantie que les règles du jeu ne seront pas modifiées arbitrairement, l’investissement productif devient plus risqué et perd une part de son attractivité.
Mais les effets de l’informel sont aussi plus diffus. Ils touchent aux représentations sociales et aux modèles de réussite, entraînant un renversement des incitations. Pour que l’effort, la compétence et la formation soient les ressorts de la mobilité sociale, la réussite doit récompenser le travail, la création de valeur, l’investissement et le risque productif. Or, en Algérie, celui qui contourne les règles, exploite une pénurie, maîtrise un circuit de distribution ou bénéficie d’un accès privilégié à une ressource peut gagner plus que celui qui produit, innove ou investit. Toute la hiérarchie des valeurs tend alors à s’inverser.
L’informel ne fausse donc pas seulement la concurrence ou l’équité fiscale. À terme, il brouille les repères sociaux. Pourquoi se former, entreprendre dans la légalité, investir sur le long terme ou respecter les règles quand le contournement rapporte davantage ? Ce n’est plus seulement l’équité économique qui est ainsi compromise, mais la logique même de la réussite sociale.
Dans ce contexte, où la réussite économique semble plus accessible par le commerce rapide, l’intermédiation ou la spéculation, sans formation ni qualification, l’école et les études peuvent apparaître comme un investissement long, incertain et peu rentable. Des jeunes peuvent alors être tentés de renoncer aux parcours classiques et préférer le revenu immédiat à une compétence durable.
Les difficultés scolaires observées chez une partie des garçons, alors que les filles obtiennent souvent de meilleurs résultats, invitent, à cet égard, à s’interroger sur les modèles de réussite qui leur sont proposés et sur l’attractivité de certains parcours informels. Sans établir de lien mécanique entre les deux phénomènes, on ne peut ignorer que l’environnement social et économique dans lequel évoluent les jeunes façonne leurs aspirations et leurs choix.
L’informel n’est évidemment pas seul responsable de la déscolarisation ou du recul de l’intérêt pour les études. Il contribue néanmoins à transformer les modèles de réussite : l’effort, la qualification, la patience et le travail productif risquent de céder la place à la recherche de l’opportunité commerciale, de la pénurie exploitable et du profit immédiat.
Le problème devient alors culturel autant qu’économique. Quelle société construisons-nous quand l’intermédiaire est mieux récompensé que le producteur, quand la spéculation est plus rentable que l’investissement et quand le gain rapide est plus valorisé que la compétence ?
De l’économie de survie à l’économie d’enrichissement
Cependant, les acteurs de l’informel n’ont pas tous les mêmes motivations. Derrière cette réalité se cachent des situations très différentes.
Une partie y recourt par nécessité, parce que le système légal demeure hors de leur portée. Pour eux, l’informel est un moyen de subsistance, un dernier recours. C’est l’informel de survie, produit direct de la précarité et de l’exclusion économique. Il occupe les espaces laissés vacants par l’économie formelle : places, trottoirs, abords des routes et autres lieux de passage.
À côté de cet informel subi s’est développé un informel de prospérité. Il est pratiqué par des acteurs qui disposent parfois de capitaux importants et pourraient parfaitement opérer dans le cadre légal. Il ne se limite plus aux espaces traditionnellement associés à la précarité : il s’installe dans des commerces, des locaux de standing, voire dans des activités nécessitant des moyens financiers importants.
C’est particulièrement visible dans le commerce et la distribution. De l’importateur au grossiste, puis au détaillant, une multitude d’intermédiaires peuvent se succéder, chacun prélevant sa marge, autant de ponctions sur la circulation d’une même marchandise. À cette économie de l’intermédiation s’ajoutent la spéculation immobilière, certains segments du commerce et diverses activités où le gain rapide est plus attractif que l’investissement productif.
Le phénomène concerne également certaines professions libérales, quand des revenus sont minorés ou dissimulés pour réduire l’assiette fiscale, voire quand des résultats déficitaires sont artificiellement déclarés.
L’informel n’est donc plus seulement l’économie de ceux qui n’ont pas les moyens d’entrer dans la légalité ; il devient, pour certains, une manière délibérée d’exercer une activité et d’accumuler du capital.
Cette accumulation pose alors la question de l’utilité d’une richesse qui ne se transforme ni en investissement ni en création de valeur, et qui, en échappant à la fiscalité, ne contribue ni aux recettes de l’État ni à l’intérêt collectif.
Une partie des fortunes ainsi constituées reste en effet hors des circuits financiers et de l’investissement productif. Elle est conservée sous forme de liquidités, parfois dissimulée de façon rudimentaire dans des sachets en plastique.
Lorsqu’elle est découplée de toute culture de l’investissement, de la création ou de la transmission, cette richesse peut surtout servir à satisfaire des besoins immédiats, à afficher des signes extérieurs de réussite, à financer certaines dépenses destinées à acquérir une notoriété sociale ou religieuse, et à entretenir des pratiques de consommation répétitives.
Elle entretient alors la circulation de l’argent sans nécessairement se transformer en capital productif ni contribuer durablement à la création de valeur.
L’accumulation sans projet économique véritable révèle les limites d’un enrichissement qui, au lieu de devenir un levier de développement, se suffit à lui-même. La fortune cesse alors d’être un moyen de construire, d’investir et de transmettre pour devenir une fin en soi.
L’informel change ainsi profondément de nature. Il n’est plus seulement le refuge de ceux que l’économie légale exclut ; il devient aussi un mode d’accumulation, de spéculation et d’enrichissement pour des acteurs qui disposent des moyens financiers, des compétences et des réseaux pour opérer légalement.
C’est ainsi que, progressivement, est né en Algérie un véritable Eldorado de l’informel : un espace où l’on échappe à la fiscalité, aux charges, aux contraintes administratives et parfois aux obligations sociales, en faisant supporter à la collectivité le coût de cette liberté économique.
Cet avantage apparent a son revers, que ceux qui opèrent dans l’informel tendent à ignorer. En échappant au droit commun, les rapports économiques sont davantage soumis aux rapports de force, aux pressions, aux pratiques d’extorsion et, parfois, aux règlements de comptes entre groupes et réseaux concurrents. La capacité à imposer sa volonté peut primer sur la règle de droit, là où celle-ci devrait précisément arbitrer les intérêts, garantir les engagements et sécuriser les transactions.
Échapper aux règles communes, ce n’est donc pas seulement se soustraire aux contraintes administratives ou fiscales : c’est aussi renoncer, au moins en partie, aux protections qu’offre le droit. C’est se priver de la sécurité juridique, de la prévisibilité des transactions, des mécanismes de recours et de responsabilité qui permettent de s’engager, d’investir et de construire dans la durée. L’informel peut ainsi donner le sentiment d’une plus grande liberté ; il crée en réalité une économie plus vulnérable, où la sécurité dépend moins de la règle commune que de la force, des relations et de la capacité de chacun à se protéger.
Cette vulnérabilité pousse à dissimuler les richesses accumulées et à chercher des moyens de soustraire les capitaux aux circuits économiques nationaux. Plus largement, l’érosion de la confiance dans la sécurité juridique, l’instabilité des règles et l’insuffisance de la protection des investissements incitent une partie de ceux qui détiennent des capitaux importants à les maintenir hors des circuits déclarés, à les transférer à l’étranger ou à recourir à des montages pour en dissimuler l’origine et la destination. Les chroniques judiciaires font régulièrement état de tentatives de transferts frauduleux de capitaux à travers les circuits douaniers et les frontières.
L’informel ne se contente donc pas de soustraire une partie de l’activité économique à la fiscalité et aux règles communes. Il encourage la dissimulation et, à terme, favorise la sortie de capitaux qui pourraient pourtant servir à l’investissement et au développement national.
L’informel et le recul de la règle commune
On ne peut non plus réduire le phénomène à ses causes économiques. L’informel est aussi porté, dans certains milieux, par une forme de légitimation sociale et idéologique qui contribue à sa banalisation.
Certains discours opposant le « halal » à la légalité tendent à substituer des critères de conformité religieuse aux obligations communes qui s’imposent à tous. Le problème n’est évidemment pas le signe religieux en lui-même. Il apparaît lorsque la confiance personnelle, familiale, communautaire ou religieuse prétend tenir lieu de règle commune, et quand les liens d’appartenance deviennent un substitut aux mécanismes institutionnels de contrôle et de responsabilité.
L’appartenance, l’apparence ou la réputation personnelle deviennent alors, pour certains consommateurs, des marqueurs de confiance qui remplacent les normes impersonnelles, les garanties, la certification et le contrôle juridique. Or la confiance personnelle ne peut remplacer la garantie institutionnelle, pas plus que la réputation ne peut se substituer au droit.
L’informel prospère ainsi moins dans le vide institutionnel que dans les espaces où la règle commune perd sa force. Quand les obligations ne sont pas appliquées uniformément, quand les contrôles sont irréguliers et que certaines activités bénéficient durablement de tolérances ou d’arrangements, les acteurs adaptent rationnellement leur comportement : ils comprennent que la conformité n’est plus forcément la stratégie la plus avantageuse.
Le passe-droit devient la norme. Ce qui devrait relever d’une procédure transparente devient une négociation ; ce qui devrait être un droit devient une faveur ; ce qui devrait être garanti par la règle dépend de plus en plus de la relation personnelle, de l’intermédiation ou de la capacité à contourner les contraintes.
L’informel devient alors une véritable économie parallèle, avec ses pratiques, ses réseaux et ses mécanismes de régulation. Il n’est plus seulement un refuge pour ceux qui ne trouvent pas leur place dans l’économie officielle ; il devient aussi un choix rationnel pour ceux qui estiment que les contraintes de la légalité sont disproportionnées au regard des avantages qu’elle procure.
Le danger pour le pays est que ce qui devrait rester l’exception devienne la norme, que la confiance personnelle supplante la règle impersonnelle ; et que l’activité hors du cadre légal cesse d’être perçue comme une infraction pour devenir un mode ordinaire de fonctionnement de l’économie.
L’autoritarisme comme terreau de l’économie informelle
Devant une telle situation, on en vient à s’interroger sur la responsabilité de l’État. Comment un pouvoir qui contrôle si étroitement la société peut-il se montrer aussi impuissant face à l’expansion de l’informel ?
La question mérite d’être posée. Car le phénomène ne relève pas seulement d’une régulation économique défaillante : il plonge aussi ses racines dans les choix de politique économique et dans les modes de gouvernance qui en découlent.
L’économie informelle est en grande partie le produit paradoxal du système politique en place. En multipliant les contraintes, l’opacité et les interventions discrétionnaires, ce système crée lui-même les conditions de son développement. Le laisser-faire qui prévaut dans certains secteurs n’est donc pas dissociable de cette logique de gouvernance.
Pour un pouvoir qui fait de la maîtrise des ressources économiques un instrument de contrôle de la société, l’ouverture et l’autonomie de l’économie représentent un risque politique. Une économie réellement ouverte favoriserait en effet l’émergence de nouveaux réseaux, d’entrepreneurs indépendants, d’organisations professionnelles autonomes et d’entreprises privées assez structurées pour agir hors des circuits de dépendance administrative. Elle réduirait la dépendance des acteurs économiques aux autorisations, aux protections et aux circuits de faveur, au profit de l’initiative, de la concurrence et de la responsabilité.
À l’inverse, une économie fragmentée et largement informelle entretient une multitude de dépendances individuelles : chacun recherche une autorisation, une tolérance, une protection ou une faveur pour préserver son activité. La débrouillardise se substitue alors à l’organisation collective, et la dépendance aux réseaux personnels supplante l’autonomie que l’activité économique devrait permettre.
Par sa logique même, ce pouvoir est donc difficilement compatible avec l’autonomie économique de la société. D’où le décalage entre les discours réformateurs qui affichent l’ambition de moderniser l’économie et les pratiques qui, en réalité, en limitent l’ouverture.
Complexité des procédures, instabilité des règles, opacité réglementaire, multiplication des autorisations, dépendance à l’égard de la décision administrative : autant d’obstacles à l’activité légale qui rendent l’informel attractif, voire nécessaire.
La contradiction est que moderniser réellement l’économie reviendrait à desserrer ces mécanismes de dépendance. Or la modernisation économique ne transforme pas seulement les règles du marché. Elle redistribue les pouvoirs, les ressources et les capacités d’initiative au sein de la société. Libérer l’économie, c’est aussi libérer des énergies sociales, réduire les dépendances et faire émerger des acteurs moins tributaires de l’administration.
Volontairement ou non, un tel mode de gouvernance entretient donc les mécanismes qui rendent l’économie informelle à la fois nécessaire, tolérable et durable. Ce qui est présenté comme une défaillance de l’État apparaît dès lors, pour une part, comme le produit paradoxal d’un système qui cherche à tout contrôler.
Sortir de l’Eldorado de l’informel
Le problème n’est pas l’existence de l’informel. Une part d’activité informelle existe dans toutes les économies. Le problème, c’est l’ampleur qu’il a prise dans notre pays : il ne constitue plus un secteur marginal, mais occupe une place considérable dans le fonctionnement de l’économie. Sa résorption est donc une nécessité économique, et un enjeu majeur pour la stabilité du pays.
Mais ses causes étant profondément structurelles, il serait illusoire de croire qu’on parviendra en traquant indistinctement les acteurs. On ne combat pas un phénomène aussi enraciné par la seule répression, les contrôles et les sanctions. Cette approche ne s’attaque pas aux mécanismes qui permettent à l’informel de se reproduire.
La lutte contre l’informel exige d’abord une transformation profonde du cadre économique. Il s’agit de faire confiance à la société, d’assurer aux acteurs la visibilité que donne la stabilité des règles, de garantir la sécurité juridique, de réduire les coûts d’entrée dans la légalité, de simplifier les procédures administratives, de rendre la fiscalité supportable et équitable, de faciliter l’accès aux financements comme aux dispositifs de protection sociale. Autrement dit, il faut que ceux qui travaillent dans l’informel aient un intérêt réel à rejoindre l’économie légale.
Cette transformation suppose aussi de restaurer la prééminence du droit. La formalisation ne peut réussir dans un environnement où le respect des règles est une obligation pour les uns et une contrainte dont les autres s’affranchissent par des arrangements, des protections ou des tolérances administratives. La loi doit s’appliquer à tous, sans privilèges ni passe-droits. À cette condition, la légalité cessera d’être perçue comme un handicap concurrentiel.
En parallèle, la modernisation de l’économie exige une réorganisation profonde des circuits de distribution. Réduire les intermédiaires inutiles, assurer la transparence des transactions, garantir la traçabilité des marchandises et créer les conditions d’une concurrence loyale sont autant de réformes indispensables pour que les entreprises formelles puissent rivaliser avec les réseaux informels. Sans elles, les mêmes mécanismes de spéculation, de rétention et de captation des marges continueront de peser sur les producteurs comme sur les consommateurs.
Ces réformes ne suffiront pas non plus si elles ne s’accompagnent pas d’un renversement des incitations économiques et sociales. Une économie ne peut se développer durablement lorsqu’elle récompense davantage celui qui immobilise une marchandise, exploite une pénurie ou multiplie les intermédiaires que celui qui produit, transforme, innove, forme et investit. Il faut donc rendre l’investissement productif plus attractif que la spéculation, l’entreprise plus avantageuse que l’intermédiation improductive, la compétence plus rémunératrice que le contournement des règles, et la légalité plus sûre que l’économie parallèle.
Plus largement, il s’agit de rétablir une hiérarchie dans laquelle la création de valeur, le travail, la qualification et l’investissement redeviennent les principales voies de l’enrichissement et de la réussite sociale. Cela suppose de rompre avec un système où la réussite économique dépend davantage de la proximité avec l’administration, de l’accès privilégié à certaines ressources ou de la capacité à contourner la règle que de l’initiative, de la compétence et de l’effort. Sans cette inversion des incitations, la formalisation restera une simple injonction administrative, sans portée économique réelle.
Il appartient ici à la puissance publique de créer les conditions d’une économie où l’activité légale est accessible, où l’investissement est protégé, où la concurrence est loyale et où la production est mieux récompensée que la spéculation. Cela suppose aussi de renoncer à une conception de la gouvernance économique fondée sur la multiplication des autorisations, les interventions discrétionnaires et la dépendance permanente des acteurs à l’égard de l’administration.
Le véritable combat n’est donc pas une guerre contre les commerçants informels, et encore moins contre ceux pour qui l’informel est le seul moyen de subsistance. Il consiste à restaurer la confiance dans la règle commune, dans l’école, dans le travail, dans l’entreprise et, plus largement, dans les institutions de l’État.
Car une économie moderne ne se construit pas en maintenant les citoyens dans la dépendance administrative. Elle se construit en leur permettant de produire, d’investir, d’entreprendre et de prospérer dans un cadre légal assez simple, transparent et prévisible pour que le respect des règles devienne économiquement préférable à leur contournement.
Il faut, en définitive, faire de la légalité non plus une contrainte que l’on cherche à éviter, mais le chemin le plus sûr vers la réussite. Cela suppose de libérer l’initiative, de protéger l’investissement et de garantir à chacun les mêmes droits et les mêmes obligations.
À défaut, l’informel continuera de prospérer, non pas en marge du système, mais au cœur même de ses contradictions.
- ONS — Enquête Activité, Emploi et Chômage 2024
- OIT / ILOSTAT — indicateurs sur l’emploi informel
- Banque mondiale — Informal Economy Database
Ces références sont ajoutées par la rédaction comme éléments de contexte. Elles ne valent pas validation de l’ensemble des interprétations développées par l’auteur.
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