Le rebasage économique : pourquoi un pays "change" la taille de son économie ?
Lorsqu’un gouvernement annonce que le PIB du pays augmente soudainement de 20 %, 30 % ou parfois même 60 %, beaucoup pensent que le pays s’est brusquement enrichi.
En réalité, ce n’est généralement pas une création de richesse, mais un rebasage économique.
Le rebasage est une opération statistique qui consiste à moderniser la manière dont est calculée la richesse nationale afin de mieux refléter la structure réelle de l’économie.
Pour un pays comme l’Algérie, où de nombreux secteurs ont profondément évolué depuis vingt ans, cette opération est devenue un enjeu majeur.
Qu'est-ce que le rebasage économique ?
Le rebasage consiste à :
- changer l’année de référence utilisée pour calculer le PIB ;
- mettre à jour les données économiques ;
- intégrer les nouveaux secteurs d’activité ;
- corriger les anciennes méthodes statistiques.
Autrement dit :
On ne change pas l’économie, on change la façon de la mesurer.
Pourquoi faut-il faire un rebasage ? Une économie change constamment.
De nouveaux secteurs apparaissent :
- – numérique
- – télécommunications
- – commerce électronique
- – services financiers
- – plateformes internet
- – économie des applications
- – nouvelles activités industrielles
- – économie créative
À l’inverse, certains secteurs perdent du poids.
Si les statistiques continuent d’utiliser une année de référence vieille de vingt ans, elles finissent par représenter une économie qui n’existe plus.
Le rebasage permet donc de remettre les comptes nationaux à jour.
Que signifie « année de base » ?
Le PIB est calculé à partir d’une année de référence appelée année de base.
Toutes les comparaisons de prix, de production et de consommation reposent sur cette année.
Par exemple :
Si l’année de base est 2001 :
- la structure industrielle de 2001 est utilisée ;
- les habitudes de consommation de 2001 servent encore de référence ;
- les pondérations économiques restent celles de 2001.
Or l’Algérie de 2025 n’a plus grand-chose à voir avec celle de 2001.
Rebasage, révision et changement de méthodologie : ne pas tout confondre
Il est utile de distinguer trois notions souvent mélangées :
- – Le rebasage : changement de l’année de base et actualisation des pondérations de l’économie.
- – La révision des comptes nationaux : correction ou intégration de nouvelles données, parfois plusieurs années après leur publication.
- – Le changement de méthodologie : adoption de nouvelles normes internationales, comme le passage au Système de comptabilité nationale 2008 (SCN 2008), qui modifie la manière de comptabiliser certaines activités (recherche-développement, systèmes d’armes, etc.).
Un pays peut mettre en œuvre ces opérations simultanément, ce qui amplifie l’effet sur le PIB.
Le rebasage du PIB dans le monde : quand les statistiques rattrapent la réalité économique
Le rebasage des comptes nationaux n’est ni une exception ni une spécificité des pays en développement. Il s’agit d’une pratique courante recommandée par les organisations internationales, notamment le Fonds monétaire international (FMI), les Nations unies, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD), afin de maintenir des statistiques économiques fiables et comparables.
Au cours des quinze dernières années, de nombreux pays ont procédé à un rebasage de leur PIB. Dans certains cas, l’opération a profondément modifié la perception de leur économie, sans pour autant créer une richesse nouvelle.
Le Nigeria : le cas le plus spectaculaire
En 2014, le Nigeria a réalisé l’un des rebasages les plus célèbres au monde. L’année de référence est passée de 1990 à 2010, intégrant des secteurs jusque-là sous-estimés, comme les télécommunications, le cinéma (Nollywood), les services financiers, les technologies de l’information et le commerce moderne.
Le résultat a été spectaculaire : le PIB du pays a bondi de près de 89 %, passant d’environ 270 à plus de 500 milliards de dollars. Le Nigeria est alors devenu, statistiquement, la première économie d’Afrique, devant l’Afrique du Sud.
Cette révision n’a pourtant pas transformé instantanément le niveau de vie des Nigérians. Elle a simplement révélé une économie beaucoup plus importante que celle mesurée auparavant.
Le Ghana : une économie réévaluée
Le Ghana avait ouvert la voie dès 2010. Après plusieurs décennies sans actualisation de son année de base, le pays a procédé à un important rebasage qui a entraîné une augmentation d’environ 60 % de son PIB.
Cette révision a permis de mieux intégrer le poids des services, du commerce et des nouvelles activités économiques qui avaient fortement progressé depuis les années 1990.
Le Kenya : une économie plus diversifiée qu’attendu
En 2014, le Kenya a également modernisé ses comptes nationaux. Son PIB a été réévalué d’environ 25 % grâce à une meilleure prise en compte des télécommunications, des services, du secteur immobilier et de l’économie numérique.
Cette opération a renforcé l’image d’une économie est-africaine en pleine diversification.
La Tanzanie : une meilleure photographie de l’économie
La Tanzanie a procédé à son rebasage en 2014. Le nouveau calcul a entraîné une augmentation d’environ 28 % du PIB.
Le pays a notamment intégré des activités auparavant peu couvertes par les enquêtes statistiques, améliorant ainsi la qualité de ses indicateurs macroéconomiques.
La Zambie : une révision significative
La Zambie a également revu ses comptes nationaux en 2014. Le PIB a progressé d’environ 25 %, reflétant une économie plus diversifiée que ne le laissaient apparaître les anciennes statistiques.
L’Égypte : une modernisation des comptes nationaux
L’Égypte a régulièrement actualisé ses comptes nationaux afin d’intégrer les transformations de son économie, notamment le développement des services, des télécommunications et de certaines activités industrielles.
Ces révisions ont permis d’améliorer la qualité des statistiques sans provoquer les hausses spectaculaires observées dans certains pays d’Afrique subsaharienne.
L’Inde : un changement de méthodologie controversé
En 2015, l’Inde a adopté une nouvelle année de base et une nouvelle méthodologie conforme aux standards internationaux. Cette réforme a conduit à une réévaluation de la croissance économique et du PIB.
Si cette modernisation a été saluée pour son alignement sur les normes internationales, elle a également suscité un débat parmi les économistes concernant la comparabilité des nouvelles séries statistiques avec les anciennes.
Les pays développés ne sont pas en reste
Contrairement à une idée répandue, les pays développés procèdent eux aussi régulièrement à des rebasages.
Les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, le Canada ou encore le Japon mettent périodiquement à jour leurs comptes nationaux afin d’intégrer les évolutions de leurs économies et les nouvelles normes comptables internationales.
La différence est que ces pays réalisent ces mises à jour de manière beaucoup plus fréquente, ce qui évite les révisions spectaculaires observées dans certains pays où l’année de base n’avait pas été modifiée depuis plusieurs décennies.
Le rebasage de l'économie algérienne :
un tournant statistique majeur
L’Algérie s’apprête à franchir une étape importante dans la modernisation de son système statistique avec le futur rebasage de ses comptes nationaux. Cette opération, souvent mal comprise du grand public, ne consiste pas à créer de nouvelles richesses, mais à mesurer plus fidèlement une économie qui a profondément évolué au cours des deux dernières décennies.
Le dernier rebasage des comptes nationaux remonte au début des années 2000. Depuis, l’économie algérienne s’est considérablement transformée : de nouveaux secteurs se sont développés, les habitudes de consommation des ménages ont changé, le secteur privé s’est renforcé et les services occupent désormais une place beaucoup plus importante dans la création de richesse nationale. Pourtant, une partie des statistiques continue de s’appuyer sur une structure économique devenue largement dépassée.
L’Algérie n’en est pas à son premier rebasage des comptes nationaux. Les anciennes statistiques reposaient sur une année de base 1989 et sur une méthodologie inspirée du Système de comptabilité nationale (SCN) de 1968. Après plus de trente ans d’utilisation, cette base ne reflétait plus la structure réelle de l’économie algérienne.
À la fin de l’année 2023, l’Office National des Statistiques (ONS) a publié une nouvelle série de comptes nationaux couvrant la période 2001-2022, en adoptant 2001 comme nouvelle année de base et en s’alignant sur les normes internationales du Système de comptabilité nationale 2008 (SCN 2008).
Cette modernisation constitue une évolution majeure. L’ancienne nomenclature économique, organisée autour de 7 grands secteurs, a été remplacée par une classification plus détaillée de 17 secteurs d’activité, permettant de mieux mesurer le poids des services, des télécommunications, des activités numériques, de la recherche-développement et de nombreuses activités qui étaient jusque-là sous-évaluées.
L’impact sur les comptes nationaux est loin d’être négligeable. Selon le Fonds monétaire international (FMI), ce rebasage a entraîné une augmentation moyenne d’environ 10 % du PIB nominal sur l’ensemble de la période révisée. Pour la seule année 2022, l’ONS estime que le PIB nominal est supérieur de 12,8 % à celui calculé avec l’ancienne base de 1989.
Concrètement, le PIB nominal de l’Algérie en 2022 s’établit désormais à 32 028,4 milliards de dinars, soit environ 234 milliards de dollars, contre un niveau sensiblement inférieur dans l’ancienne série statistique. Cette différence ne traduit pas une création soudaine de richesse, mais une meilleure prise en compte des activités économiques réellement produites dans le pays.
Le rebasage a également conduit à une réévaluation de l’investissement national. La Formation Brute de Capital Fixe (FBCF), qui mesure l’ensemble des investissements réalisés dans l’économie, passe de 8 208 milliards de dinars (ancienne base) à 9 652,7 milliards de dinars, soit environ 70,5 milliards de dollars avec la nouvelle base. Cette progression illustre une meilleure comptabilisation des investissements publics et privés.
Au-delà des montants, ce rebasage offre une image beaucoup plus fidèle de l’économie algérienne. Il permettra de mieux apprécier le poids réel des différents secteurs, de suivre plus précisément les politiques de diversification économique et d’améliorer la crédibilité des statistiques nationales auprès des investisseurs, des institutions financières internationales et des partenaires économiques.
Il est toutefois essentiel de rappeler qu’un rebasage ne modifie pas la réalité économique vécue par les ménages. Les salaires, le pouvoir d’achat, les prix ou le niveau de vie ne changent pas du fait d’un nouveau calcul statistique. Ce qui change, c’est la qualité de la mesure.
En d’autres termes, le rebasage de 2023 ne rend pas l’Algérie plus riche qu’elle ne l’était ; il permet simplement de mesurer avec davantage de précision la richesse qu’elle produisait déjà. Cette modernisation statistique constitue néanmoins un outil stratégique pour piloter les politiques publiques, évaluer les performances économiques et accompagner les ambitions de diversification du pays.
| Année | Année de base | PIB nominal | Équivalent en dollars | Événement |
|---|---|---|---|---|
| 1989 | 1989 | — | ≈ 52,6 milliards USD | L’année 1989 devient la nouvelle année de base des comptes nationaux. Cette référence sera utilisée pendant plus de 30 ans. |
| 2001 | 1989 | — | — | L’économie algérienne évolue fortement, mais les comptes restent calculés avec la base 1989. |
| 2022 (ancienne base) | 1989 | 27 688,9 milliards DZD | ≈ 202 milliards USD | Dernière estimation du PIB avec l’ancienne base 1989. |
| 2022 (nouvelle base) | 2001 | 32 028,4 milliards DZD | ≈ 234 milliards USD | Rebasage des comptes nationaux : le PIB est réévalué de +12,8 %. |
| 2023 | 2001 | — | ≈ 248 milliards USD | Première année analysée avec les nouvelles séries statistiques. |
| 2024 | 2001 | — | ≈ 269 milliards USD | Poursuite de la croissance nominale de l’économie. |
| 2025 (estimation) | 2001 | — | ≈ 286 milliards USD | Estimations macroéconomiques. |
| 2026 (prévision FMI) | 2001 | — | ≈ 317 milliards USD (près de 320 milliards USD) | L’Algérie consoliderait sa place parmi les principales économies africaines. |
Vers un nouveau rebasage :
l'Algérie poursuit la modernisation de ses comptes nationaux
Le rebasage publié en 2023 n’est pas l’aboutissement du processus de modernisation statistique de l’Algérie. Il constitue au contraire une première étape d’un programme plus ambitieux visant à rapprocher progressivement les comptes nationaux des standards internationaux.
Après avoir remplacé l’année de base 1989 par 2001, les autorités algériennes ont annoncé la préparation d’un nouveau rebasage, qui fera de 2011 la prochaine année de référence. Cette nouvelle série couvrira la période 2011-2024, conformément aux recommandations du Système de comptabilité nationale 2008 (SCN 2008) des Nations unies.
L’objectif est de mieux refléter les profondes mutations qu’a connues l’économie algérienne au cours des années 2010 : développement des services, essor du numérique, montée en puissance de l’industrie pharmaceutique, évolution de l’agriculture, croissance du secteur privé et amélioration des outils statistiques.
Cette actualisation devrait permettre d’intégrer des données plus complètes, d’affiner la mesure de la valeur ajoutée produite par les différents secteurs et de disposer d’indicateurs économiques plus précis pour orienter les politiques publiques.
Aucun chiffre officiel n’a encore été publié concernant l’impact du futur rebasage. Toutefois, l’expérience du premier exercice permet d’anticiper une nouvelle réévaluation du PIB nominal.
À titre de comparaison :
- – le premier rebasage (base 1989 → 2001) a conduit à une augmentation du PIB 2022 de 12,8 %, passant d’environ 202 milliards de dollars à 234 milliards de dollars ;
- – le PIB nominal est aujourd’hui estimé à près de 320 milliards de dollars à l’horizon 2026 selon les projections du FMI, sous l’effet conjugué de la croissance économique, de l’inflation et de l’évolution des comptes nationaux.
Le futur rebasage pourrait donc conduire à une nouvelle révision de la taille de l’économie algérienne, même si son ampleur devrait être plus limitée que celle observée en 2023. En effet, le passage de la base 2001 à 2011 couvre une période de dix ans, contre plus de trente ans entre les bases 1989 et 2001.
Si le prochain rebasage produit un effet compris entre 5 % et 10 %, le PIB nominal de l’Algérie pourrait être réévalué entre 333 et 349 milliards de dollars. Dans un scénario plus élevé, proche de l’effet observé lors du rebasage de 2023, il pourrait se rapprocher de 360 milliards de dollars. Ces chiffres restent des estimations : ils ne traduisent pas une richesse nouvelle, mais une meilleure mesure de l’économie réelle.
L’un des objectifs affichés est également de mettre fin aux longues périodes sans actualisation des comptes nationaux.
Dans les économies développées, les années de base sont généralement révisées tous les cinq à dix ans afin de suivre les transformations de l’économie. En adoptant successivement les bases 2001, puis 2011, et à terme 2022, l’Algérie s’inscrit progressivement dans cette logique de modernisation continue de son appareil statistique.
Ressources et bibliographie
- https://www.imf.org/en/publications/cr/issues/2024/04/12/algeria-2023-article-iv-consultation-press-release-staff-report-and-statement-by-the-547687
- https://www.elibrary.imf.org/view/journals/002/2024/088/article-A000-en.xml
- https://www.imf.org/external/datamapper/profile/DZA
- https://www.bank-of-algeria.dz/publications-et-statistiques/
- https://elwatan.dz/elaboration-des-comptes-nationaux-et-calcul-du-pib-le-choix-de-la-nouvelle-annee-de-rebasage-explicite-par-lons
- https://elwatan.dz/la-nouvelle-annee-de-reference-et-le-rebasage-des-comptes-economiques-nationaux-le-cas-de-lalgerie-en-2023
- https://elwatan.dz/calcul-du-pib-dette-soldes-budgetaires-et-autre-agregats-quand-le-rebasage-redefinit-les-comptes-economiques
- https://news.radioalgerie.dz/fr/node/37145